Trahison pour la « Belle Marie » dans les vapeurs d’opium. Les fantômes des îles du Salut

 

Un retour dans un passé, qui a laissé des traces, dans la mémoire, mais aussi dans des lieux, isolés marqués à jamais par des « bannis » que l’on appelait les « bagnards ».

Officier sur la frégate lance-missiles Suffren, j’ai eu l’occasion de découvrir en juin 1990 avec un de mes camarades, cet endroit isolé peuplé des fantômes des bagnards.

Pourquoi donner ce nom de « Salut » à ces îles à priori inhospitalières.

Une grande partie des premiers colons d’origine française, qui furent transportés en Guyane pour peupler ce territoire furent décimés par des épidémies de fièvre jaune dues à l’insalubrité du climat.

Les survivants, s’enfuirent vers ces îles au climat plus venté et donc plus favorable. Étant sauvés ils les rebaptisèrent : « Îles du Salut ».

Mais ces îles qui servirent de salut pour les premiers colons trouvèrent une autre fonction bien moins salutaire celle la. Le diable avait fait son retour.

En 1793, la Première République firent construire une prison pour y interner les premiers déportés politiques ainsi que deux cents prêtres réfractaires.

Saint Joseph, pourquoi donner le nom de ce personnage de l’ancien testament, époux de Marie, père nourricier de Jésus, à ce caillou des îles du Salut.

Joseph, est mentionné aussi bien dans la bible que dans la Sourate 12 du Coran (Yousuf).

Saint Joseph est souvent évoqué pour obtenir une belle mort si toutefois on peut considérer qu’une mort puisse être belle. Cette appellation pour ce lieu est toutefois étrange et incompréhensible car ceux qui y mouraient n’avaient sans doute pas une belle mort.

Peut être qu’elle fut baptisée St Joseph en souvenir des 200 religieux qui furent internés dans ces îles, mais ce n’est qu’une hypothèse.

L’accostage au débarcadère est assez délicat, car il y a un fort ressac.

L’île royale est la plus grande de l ‘archipel des iles du Salut. Elle abritait de nombreux bâtiments le l’administration pénitentiaire du bagne de Cayenne.

En plus des quartiers pénitenciers , l’île était dotée d’un hôpital, une chapelle , un atelier des casernements pour les gardiens une villa pour le Directeur, un phare. De nos jours, l’île est la propriété du Centre Spatial Guyanais qui en a fait une base de loisirs pour les employés du CSG.

Face à l’île St Joseph on peut voir l’île du Diable, toute en longueur, couverte de palmiers et de cocotiers.

Cette île, la plus petite de l’archipel du Salut est longue de 1, 2 kilomètre avec une largeur de 400 mètres. Ce caillou servait de réclusion aux prisonniers politique.

Le plus célèbre d’entre eux fut le capitaine Dreyfus.

Alfred Dreyfus y fut déporté de 1895 à 1899 suite à une erreur judiciaire pour trahison.

Toute la population française fut passionnée et divisée en suivant le déroulement de l’affaire du Capitaine Dreyfus et sa médiatisation par le « J’accuse !… » D’Émile Zola dans le journal l’Aurore.

Par contre, peu de personnes, excepté peut être les anciens toulonnais et quelques marins ont entendu parler de  l’histoire d’un jeune officier de marine qui débuta sa carrière à  « Port la Montagne » au début des années 1900.

Cet officier fut par la suite dégradé puis déporté au bagne de Cayenne suite à sa condamnation pour trahison, mais celle-ci était bien avérée.

C’est cette histoire, moins médiatique que  celle d’Alfred Dreyfus, que je vais vous raconter.

Des similitudes existent toutefois entre ces deux affaires :

– ils étaient officiers  de l’armée française, le premier officier artilleur, le second officier de marine,

– ils étaient de confession israélite,

–  ils furent condamnés pour trahison et dégradés.

– ils furent déportés sur l’île du Diable

Voici l’histoire de cet Officier de Marine

La période Marine Nationale

Charles Benjamin Ullmo est né le 15 février1882 à Lyon, la cité des canuts (tisserands).

Sa soif d’aventures et de grands espaces est plus forte que celle de travailler dans le secteur industriel de son père.

En septembre 1898, Il est admis à l’ École Navale et fait ses classes sur le « Borda », le navire de l’école à Brest.

Il devient Aspirant de 2 ième classe à l’âge de 18 ans en août 1900.

Il suit les cours de l’ École d’Application sur le « Duguay Trouin » ex « Tonkin » construit en 1876 à la Seyne-sur-Mer. Après une refonte en 1889, il est baptisé “Duguay-Trouin » et devient navire école à Toulon jusqu’en 1912.

Le Duguay-Trouin ex « Tonkin » était un bâtiment de transport vers les colonies d’Extrême Orient en particulier l’Indochine et son port très actif, Saïgon.Il sera utilisé par la suite en navire hôpital .

Long de 70 mètres, pour 5445 tonnes, il était propulsé par des turbines à vapeur d’une puissance de 2600 chevaux qui lui conférait une vitesse de 13 nœuds. Il était doté de 2 canons.

En 1900, il est transformé en croiseur de l’École d’Application pour l’École Navale sous le nom de Duguay-Trouin. De 1900 à 1912, il est basé à Brest et effectuera la formation à la mer des midships.

En 1914, il redevient navire hôpital en Méditerranée et en mer Noire sous le nom de « Moselle ». puis casernement de l’école des mécaniciens de la flotte jusqu’en 1927.

En 1901, il est nommé Aspirant de 1ere classe et affecté sur le cuirassé « Pothuau » de l’Escadre de la Méditerranée.

Le cuirassé « Pothuau » fut armé en 1897 et désarmé en 1929.

Il avait une longueur de 113 m pour une largeur de 15 m.

Les 10 400 chevaux vapeur lui conféraient une vitesse de 19 nœuds.

Son armement comportait 2 canons de 194 mm, 10 canons de 138 mm et 4 tubes lance-torpilles de 450 mm.

Le 10 septembre 1903, Ullmo débarque du cuirassé étant désigné pour l’escadre d’Extrême Orient sur la canonnière « l’Achéron » ou Il acquiert le grade d’Enseigne de vaisseau.

C’est durant cette affectation, au cours des navigations en mer de Chine et des escales dans les ports, particulièrement à Saïgon en Cochinchine qu’il goûtera au « poison de rêve ». Il deviendra accro à l’opium au point de fumer jusqu’à plus d’une vingtaine de pipes par jours.

En 1905, il revient en métropole pour rejoindre son affectation dans l’Escadre de la Méditerranée sur le cuirassé « le Gaulois »

Le cuirassé  » le Gaulois » fut mis en service en 1899. Il ft coulé par une torpille d’un sous-marin allemand en 1916.

Il avait une longueur de 116 m pour une largeur de 20 m. Propulsé par 14 500 chevaux vapeur,  il pouvait atteindre la vitesse de 18 nœuds.

Son artillerie comprenait 4 canons de 305 mm, 10 canons de 138 mm, 8 tourelles de 100 mm et 4 tubes lance-torpilles de 450 mm.

En 1907  l’enseigne de vaisseau Ullmo est nommé officier en second du torpilleur « la Carabine » basé à Toulon.

La période  des « paradis artificiels »

Son père lui avait  laissé un confortable héritage, Ullmo peut s’adonner aux nombreux plaisirs du port base qu’est Toulon et ceux-ci ne manquent pas entre les salles de jeu, les fumeries et les bars.

opium

Au cours de ma carrière dans la Marine Nationale, j’avais un camarade breton, originaire de Brest, qui, passé une certaine heure, ou tout devient calme et feutré, nous fredonnait cette chanson nostalgique et triste qui parle d’un passé ou les gens pouvaient encore rêver d’un paradis artificiel.

Pendant ses escapades nocturnes, Ullmo fait la connaissance dans un cercle d’une très jolie fille dont il tombe follement amoureux.  Sa vie est sur le point de basculer.

Ullmo devient amoureux fou de Marie Louise Welsch, qui voit sans doute en lui un pigeon que l’on peut facilement plumer.

Cette villa est située rue Masséna, rue qui fait la jonction entre le boulevard Bazeilles et le boulevard Grignant.

La villa est depuis abandonnée envahie par la végétation.

Ullmo dépense sans compter pour les beaux yeux de la belle « Lison » et ses consommations de drogue et sa frénésie des jeux. Au bout de quelques mois, il a dilapidé la fortune que lui avait laissé son père et sa solde d’officier ne suffit plus à régler ce train de vie démesuré.

Il lui faut de l’argent pour continuer sa vie dispendieuse.

Le stratagème de la trahison

Au départ du commandant de la « Carabine » en permissions durant l’été 1907, il devient en tant que second, commandant par intérim.

A ce titre, il est détenteur des clés et a accès à tous les coffres du bord avec tous les ce qu’ils contiennent en particulier les documents classifiés « Confidentiels Défense ».

Etant libre de tout mouvement et pour se faire rapidement de l’argent, l’idée lui vient de vendre certains de ces secrets à un agent allemand.  Ces documents secrets recensent l’état de la flotte en Méditerranée, et les plans de la défense de la rade et du port militaire de Toulon.

Malheureusement, pour lui la transaction échoue.

Il élabore donc un nouveau stratagème en faisant croire que les documents secrets qui avaient été volés seront restitués moyennant la coquette somme de 150 000 francs. Il informe le cabinet de Gaston Thomson, ministre de la Marine des modalités de cette restitution.

La transaction est prévue dans un endroit isolé des gorges d’Ollioules, dans la périphérie de Toulon.

Quand Ullmo se présente au rendez-vous en octobre  il est aussitôt arrêté par le commissaire de la sûreté, Sybille assisté de l’inspecteur de la sureté Sulzbach. Il est conduit sous bonne garde dans la prison maritime située dans l’arsenal du port.

Le procès de l’Enseigne de Vaisseau Ullmo

Le procès devant un tribunal maritime, débute à Toulon en février 1908.

Il est présidé par le Capitaine de Vaisseau Gross, assisté du Capitaine de Frégate Provençal, des Lieutenants de Vaisseau, Bousser et Cony, des Enseignes de Vaisseau Darre et Tailleur.

Le Capitaine Sclumberger est désigné comme Commissaire du Gouvernement.

La défense d’Ullmo est assurée par deux avocats venant du civil, Maitre Aubin et Maitre Steinart.

Les faits sont extrêmement graves, impossibles à contester au vu du flagrant délit et des preuves matérielles.

Il ne put bénéficier d’aucunes circonstances atténuantes même si ses avocats tentèrent d’invoquer l’altération de sa personnalité et de son jugement par une trop grande consommation d’opium et son amour fou pour la belle Lison qui assistait au procès.

Marie Louise Welsch impassible écouta impassible la condamnation la tête ornée d’un chapeau à plumes.

La belle Lison sortait toujours voilée du tribunal dans un superbe manteau noir au col de fourrure  que lui avait offert son amant. Elle avait perdu un coq qu’elle avait plumé, elle en retrouverai bien d’autres.

Ullmo est condamné à la dégradation militaire et à la détention perpétuelle au bagne de Cayenne.

la disgrâce et la dégradation

La prison de la basse vile fut remplacée par une prison construite sur l’esplanade St Roch ou fut dégradé Ullmo.

En juillet 1908, après un séjour de six mois dans une cellule de la prison civile de Toulon au cœur des « quartiers chauds » de la ville, Benjamin Ullmo est transféré à la citadelle de l’île de Ré considéré comme l’antichambre des bagnes ».

La « transportation » vers le bagne de Cayenne

Après un court séjour à Saint-Martin-de-Ré, benjamin Ullmo est embarqué avec d’autres forçats sur le transport « Loire » spécialement affrété.

La « Loire » appareille de St Saint-Nazaire et met le cap vers Saint Laurent du Maroni  en Guyane.

Arrivé en Guyane, Ullmo est aussitôt transféré sur l’île du diable ou il est installé, ironie de l’histoire,  dans la cabane occupée jadis par le capitaine Dreyfus. Il y resta huit années seul sur l’île à lire et écrire. Durant son séjour, le curé de Cayenne, le père Fabre, eut pitié de lui et lui tendit la main. Cette main tendue le conforta dans son choix de conversion dans la religion catholique.

En 1923, Il quitte l’île du diable pour Cayenne ou le bagne était moins sévère vis à vis des déportés qui pouvaient exercer un métier.

Avec ses connaissances d’officier de marine, il essaya de se faire embaucher dans une compagnie maritime, mais les autorités lui refusèrent ce poste un peu trop libre.

Les Établissements Import-export dirigé par Auguste Quintrie l’embauchèrent comme comptable. Auguste Quintrie fut le maire de Cayenne en 1928 1929.

Pour la petite histoire mon grand père s’appelait Quintric, on raconte dans la famille qu’un Quintric fut pirate dans les mers des Antilles. Quentrie, Quintric de la à imaginer un quelconque lien familial.

En 1933, il fut gracié par le Président Lebrun ,grâce aux efforts déployés par Monsieur Quintrie et Mlle Poirier, sa correspondante française durant sa détention.

En 1934, il rentra en France, mais n’y resta pas longtemps, sa vie n’avait plus de sens en métropole. Il retourna à Cayenne ou il se mit en ménage avec une antillaise.

Il retourna à Cayenne ou il se mit en ménage avec une antillaise.

En 1957, Il termina sa  vie, le cœur fatigué, loin de Toulon, de l’opium, des siens, de la marine et de la belle Lison.

Sa tombe se trouve au cimetière de Cayenne

Le parcours chaotique de  belle Lison après le procès  de Toulon

Marie-Louise Welsch fut soupçonnée de complicité durant le procès d’ Ullmo mais très vite, elle fut innocentée, on se demande encore pourquoi…Difficile de croire qu’ Ullmo ne lui ai rien dit de ses intentions pour devenir riche et de lui faire partager les gains   de sa trahison.Ayant vécu durant sa jeunesse dans la pauvreté, elle était avide de luxe et de l’argent facile.

Après le procès, Marie-Louise Welsch demeure quelque temps dans la villa « Gléglé » au Mourillon ayant trouvé des remplaçants à son ancien amant. Pas de chance, l’un d ’eux, un Artilleur de Marine, à des problèmes avec la justice militaire, Sentant le « mistral » souffler, elle retourne tenter sa chance  avec les anglais sur la promenade éponyme à Nice.

Elle prend le train pour la Capitale dans le but de devenir comédienne. On la retrouve dans une « pièce dramatique » au nom évocateur: «  Fumée d’Opium », Il faut dire qu’elle avait une certaine expérience en ce qui concerne les « pipes » d’opium…

Au cours de mes périples, j’ai déniché dans un souk cette ancienne pipe finement ciselée.

Le spectacle dénommé « Krik Krakavec » est un bide, de plus, sujet à polémique.

Soudainement on n’entend plus parler d’elle, invisible sur les radars en métropole.

En 1955, après l’indépendance du Maroc, elle revient en France. Elle s’installe dans le sud à Toulouse ou elle décède en 1958

Fin

Capitaine de frégate (H)

Jean Claude Quideau

Juillet 2018

 

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