Yann de Langoguen pilotin sur le « Fantasque »

Couverture Yann de LangoguenAvant propos

preface Yann de LangoguenLangoguen ou « Langogen » était autrefois une petite crique de sable  entourée de roches plates couvertes de varech (goémon) ou pullulaient les « bigouled » (bigorneaux).

Langoguen est dérivé de « Lann » (lieu) et de « Kogenn » (tumulus) que l’on pourrait traduire comme « lieu sacré ».

Un « pilotin » est un jeune marin qui, passé de mousse à novice puis matelot étudie la navigation dans son ensemble pour devenir un jour Officier de la Marine.

page 3C’est un endroit ou l’orgueil n’est pas un vain mot et où l’on redoute plus que tout, « Ar Fez » (la honte).

Yann avait passé son enfance dans un petit « penty » (tête de maison) situé à quelques mètres du rivage dans l’anse de Langoguen. Près de la petite maison, il y avait un cairn  témoignage des anciennes civilisations qui avaient par le passé élu domicile dans de cette petite anse.

Le cairn, « Karn » en breton est une sorte de tumulus « Kogenn » que les ancêtres celtes édifiaient pour recouvrir les sépultures.

PM QuinticL’anse de Langoguen de nos jours

Le cairn de Langoguen avaient pratiquement disparu car les pierres avaient été utilisées pour bâtir les petites maisons de pêcheurs tout autour de l’anse.

Pendant les grandes marées, la  mer venait déposer les grandes algues brunes jusque devant la porte du penty.

Ces laminaires étaient comme une offrande des éléments aux pauvres habitants mi marins mi paysans qui n’avaient qu’à se baisser pour les ramasser et les étaler dans leurs petites parcelles de terre en guise d’engrais pour faire germer et pousser les pommes de terre et les légumes.

page 4Mon arrière grand-mère ramassant le goémon avec « ar bac’h » (la fourche)

Certaines bigoudènes les faisaient sécher puis bruler dans des fours pour en extraire les pains de soude.

Les rochers de l’anse grouillaient de « bigouled » (bigorneaux)  et de « birinic » (bernique), qui lorsque les bateaux ne partaient pas en mer lors  des tempêtes servaient d’aliment de base aux habitants.

La bernique ou patelle est un mollusque commun de nos côtes qui à la forme d’un chapeau chinois et qui s’accroche fortement sur les rochers. la bernique est comestible malgré une chair assez coriace qu’il faut attendrir.

En Méditerranée la bernique est appelée « arapède », d’où l’expression: « s’accrocher comme une arapède ».

berinicMon arrière grand-père Pierre-Marie Quintric (coz) décortique une  « birinic »

Dans les petites marres les crabes verts faisaient la chasse aux crevettes grises. Les anguilles qui glissaient entre les doigts filaient se cacher sous les cailloux ou les algues brunes.

Tous les jours, Yann sautait de roches en roches avec une baguette de bois ou pendait un  mince fil muni d’un petit hameçon autour duquel une gravette (sorte de ver de vase plat annelé de couleur blanche, rose ou rouge) se dandinait pour essayer de se libérer de l’ardillon. L’ardillon situé au bout de la pointe empêche l’hameçon de se décrocher de sa proie.

La gravette est une « esche » (appât) très attractive pour les poissons aussi appelée « Néréide » dérivé de son nom scientifique « Nereis diversicolor ».

Yann s’approchait furtivement des bancs de mulets qui venaient avec la marée montante se nourrir des algues et de petits mollusques qui s’y cachaient.

Dans son désir d’attraper un de ces poissons argentés, il oubliait tout, la marée montante, le temps, et il ne sentait même pas l’eau de mer qui embarquait dans ses « boutous coat » (sabots de bois). La passion de la pêche l’emportait sur la fraicheur de l’eau.

Dans l’anse de Langoguen, Yann était dans son domaine. Il n’avait peur de rien. Un jour de grande marée, il était tombé à côté de la petite jetée appelée « cale Tanter » totalement recouverte par la mer. Il se serait sans aucun doute noyé, ne sachant pas encore nager, sans l’aide de marins qui rentraient vers la petite cale dans une  annexe à fond plat appelée « la plate ». Le bateau de ces marins s’appelait le  » Chance Vad » (bonne chance). Ce jour là, la chance était de son côté dans cette anse de Langoguen, domaine des légendes de la mythologie celtique ou les korrigans aimaient danser. Sans doute la « Bonne Mère », un Elfe ou un korrigan bienfaisant veillait sur lui.

A voir sur le site,  le récit de « la garenne des korrigans de Lesconil ».

Dans la mythologie bretonne on classe le plus souvent les korrigans dans les petits êtres malfaisants dansant autour des tertres, des cairns, dolmen ou des menhirs comme celui du « Men Du » qui se dressait fièrement au milieu de la ria du « Steir Nibilic ».  Ils y avait aussi des korrigans bienveillants comme les gnomes ou les lutins.

ar men rousJusqu’à l’âge de treize ans, son quotidien se déroulait ainsi, son horizon s’arrêtait aux rochers des Inizan et de Resken.

A l’approche de l’été, toute la famille se réunie pour discuter et  décider de l’avenir de Yann. Le choix était simple et bipolaire: paysan ou marin.

Yann qui avait perdu son père, officier de marine, quatre années auparavant, le choix fut sans appel, ce sera marin.

En 1760, à l’âge de 13 ans, Yann signe son premier engagement dans la marine et  embarque comme mousse sur un petit corsaire, « le Corail Jaune« . Ce corsaire interceptait les petits bâtiments marchands battant pavillon britannique qui cabotaient dans les parages de l’archipel de Glénan.

page 5Le « Corail Jaune » avait comme base l’île de « Moales » appelée de nos jours « ile aux moutons ».

Le « Corail Jaune » arrive au mouillage entre « Pen ar Guernen » et Moales

page 6L’île est entourée de nombreux écueils, des roches ou des ilots comme « Trévarec » et « Pen ar Guernen » et les hauts fonds des « Pourceaux » appelé le cimetière des bateaux.

page 7« Moales » est situé à quelques miles au sud  de la pointe de Mousterlin à quelques encablures du port de Concarneau fortifié par Vauban en 1694.

En 1756, pour combattre et interdire le mouillage aux corsaires anglais le fort Cigogne est construit.

page 8Le « Corail Jaune » était un cotre corsaire de 70 tonneaux. Sa longueur était inférieure à 30 mètres et sa largeur ne dépassait pas les six mètres. Son tirant d’eau était de moins de trois mètres. Ses caractéristiques  remarquables autorisaient le bâtiment à naviguer en « rase cailloux ». Sa voilure de près de 500 mètres carrés, son armement composé d’une dizaine de caronades de 8 livres et de quatre canons de 4 livres lui donnait une puissance de feu non négligeable tout en lui permettant de filer le long des côtes pour se cacher derrière les rochers et sortir de sa tanière tel une murène dans son trou qui sort à la vitesse de l’éclair pour frapper sa proie .

Les caronades étaient des canons dont les tubes était plus courts que ceux des canons. Sa portée était plus faible avec une dispersion plus importante, mais ce n’était pas un handicap pour les corsaires qui aimaient venir au plus près de leur proie. De plus le coût de cet affut était moindre ainsi que celui de ses munitions.

Lors de son engagement, Yann signa la charte des corsaires ainsi que son salaire d’une demi-part sur les prises. Le capitaine du « Corail jaune » recevait 25 parts, son second, 15 parts, le maître d’équipage, 8 parts, le matelot 2 parts et le novice 1 part.

Bon gré mal gré, le « Corail Jaune » interceptait et ramenait dans ses « chaluts » de modestes prises sans prendre trop prendre de risques. Une seule devise: « ne jamais se frotter à plus fort que soit ».

Le corsaire « le Renard » de Robert Surcouf

page 9Au fil du temps Yann avait l’impression de perdre son temps sur ce navire sans grandes ambitions, avec un capitaine et un second qui se contentaient de cette vie sans risques. Ils remplissaient leurs grosses panses des menus fretins qui s’aventuraient dans les parages de l’archipel de Glénan.

En 1961 Charles Henry d’ Arsac, chevalier de Ternay est désigné par le duc de Choiseul, ministre de Louis XV, comme chef de l’expédition de reconquête de Terre-Neuve dans un premier temps, puis plus tard les provinces du Canada perdues quelques années auparavant durant la guerre de sept ans (Québec en 1759 et Montréal en 1760).

ternayLe chevalier de Ternay

Le chevalier de Ternay s’était distingué dans la bataille navale des cardinaux au large de Quiberon. Il avait réussi à se réfugier dans la rivière la Vilaine avec sept vaisseaux, trois frégates et deux corvettes pour échapper à une capture par l’escadre anglaise. Avec les vaisseaux « le Dragon » « le Brillant », « l’ Éveillé » et le « Robuste » il réussit à forcer le blocus  de l’amiral anglais Boscawen et à s’enfuir vers Brest.

En avril 1762, Yann de Langoguen s’engage comme novice sur le vaisseau « le Robuste » en carénage à Brest. Le « Robuste » était un vaisseau de 55 mètres de long armé de 64 canons, commandé par le Chevalier de Ternay.

le robusteLe 8 mai 1762, l’escadre composée des vaisseaux « le Robuste » et « l’ Éveillé » de la frégate «la Licorne » et deux flutes appareille de Brest pour une traversée qui durera près d’un mois et demi.

Ternay avait sous ses ordres le comte d’Hector, autre échappé de la Vilaine, et Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse qui deviendra plus tard célèbre durant la guerre d’indépendance des États-Unis d’Amérique en tant que commandant de la frégate « Amazone » mais surtout pour ses expéditions en Océanie.

LaperouseJean-François de Galaup comte de La Pérouse

Son destin sera tragique car il disparut « corps et biens » dans le naufrage des deux frégates « l’Astrolabe » et « la Boussole » sur l’atoll de Vanikoro.

boussole astrolabeles frégates « Astrolabe » et « Boussole »

Le 23 juin 1962, les navires entrent dans la baie de « Bay Bulls » à 55 miles au sud de Saint-Jean de Terre-Neuve.

Bay_BullsLa baie et le petit port de « Bay Bulls » de nos jours

Le corps expéditionnaire est aussitôt débarqué dans cette baie bien abritée.

Le 3 juillet, les navires de Ternay entrent dans la baie de Saint-Jean de Terre-Neuve.

Le 18 septembre, le « fort William » qui défendait la ville est pris par les français et baptisé « fort Saint-Jean ».

saint jeanLe port et la vile de Saint-Jean de Terre-Neuve de nos jours

En 1764, Yann embarque comme matelot sur la frégate la « Belle Poule ».

La « Belle-Poule » construite à Bordeaux avait une longueur de 43 mètres,11 mètres de large et 5 m de tirant d’eau. Elle était équipée de 32 canons de 12 livres. Elle pouvait embarquer 260 hommes Officiers et marins.

Plus tard, cette frégate fut célèbre par ses faits de guerre et son implication dans l’indépendance des États-Unis.

En 1777, un vaisseau anglais prend en chasse la « Belle-Poule » au large de l’île de Groix comme si elle était un corsaire américain camouflé sous pavillon français. La frégate s’enfuit jusqu’à Brest.

En janvier 1778, elle doit ramener en Amérique Benjamin Franklin (Ambassadeur des États-Unis  auprès du roi de France Louis XVI). La frégate est interceptée par les vaisseaux britanniques HMS « Hector » et HMS « Courageux », deux vaisseaux de 74 canons qui demandent à visiter la frégate, pensant qu’elle fut américaine.

Le capitaine français, de la « Belle Poule » le vicomte Charles de Marigny, répond :

Charles Bernard de MarignyCharles de Marigny

« Je suis le navire la « Belle-Poule », frégate du Roi de France ; je viens de la mer et je vais à la mer. Les bâtiments du Roi, mon maître, ne se laissent jamais visiter. »

Les Britanniques s’excusent et laissent la frégate passer sans la fouiller.

Sous le commandement de Jean de la Clocherie, elle affronte en 1778, pendant quatre heures, au large de Plouescat, la frégate britannique HMS « Aréthuse »  de 32 canons. Le commandant en second de Saint-Marceau est tué, il y a 30 morts et une centaine de blessés côté français, mais « l’ Aréthuse » perd un mât et doit s’échapper sous la protection de la flotte britannique.

combat bele poule arethuseCe combat sert d’excuse au roi Louis XVI pour déclarer la guerre à son cousin le roi d’Angleterre,George III.

Cet affrontement est aussi connu pour avoir déclenché une vague patriotique et par la mode des coiffures des dames de la cour.

coiffure à la belle pouleCette coiffure est dite à la « Belle-Poule » (représentant la frégate, voiles et cordages en cheveux laqués compris).

En 1780, le HMS (Her Majesty Ship) « Nonsuch » de 64 canons prend la « Belle Poule » en chasse au large de l’île d’ Yeu. Le capitaine français, le chevalier de Kergariou, est tué et la frégate se rend.

Avant cet épisode tragique entre la « Belle Poule » et le « Nonsuch », Yann de Langoguen avait embarqué en 1965 comme « bosco » sur la corvette « le Caméléon ».

La corvette était un petit trois mats qui n’avait qu’un seul pont batterie muni d’un maximum de vingt canons de petits calibres ( 6, 8 ou 12 livres). C’était de ce fait un navire très rapide.

Le « Caméléon », était un navire récent, lancé en 1762, de 37 mètres de long pour 9 mètres de large, portant 20 canons et comptant 180 hommes d’équipage.

L’appellation Bosco vient de l’anglais « bosseman », c’était le contremaître chargé de la bosse. La bosse est le cordage de l’ancre.

Dans la marine, le bosco est le maître d’équipage. Il se situe hiérarchiquement entre les officiers et les membres de l’équipage. Le bosco est un matelot qui a acquis une grande expérience dans les manœuvres de pont. C’est un marin expérimenté dans la manœuvre, il a autorité sur les matelots et a des responsabilités d’encadrement.

La corvette le « Caméléon » était commandée par Pierre-André de Suffren.

suffren

Pierre-André de Suffren

Pierre André de Suffren, plus connu sous le nom de « Bailli de Saint-Tropez», est né le 17 juillet 1729 au château de Saint-Cannat près d’Aix-en-Provence. Il est décédé le 8 décembre 1788 à Paris.

En 1743, âgé de 14 ans,Pierre-André de Suffren suit les cours de l’école des gardes de la marine. Il fait ses classes à Toulon, puis à Brest. Huit mois plus tard, Il fait son apprentissage sur le vaisseau de 64 canons, «le Solide».

En 1745, il est affecté comme « Chef de Quart » sur la corvette la « Palme » commandée par l’enseigne de vaisseau Pierre-Claude Haudeneau, comte de Breugnon, seigneur de Keroriou.

La corvette était un petit trois mats qui n’avait qu’un seul pont batterie muni d’un maximum de vingt canons de petits calibres ( 6, 8 ou 12 livres). C’était de ce fait un navire très rapide.

corvettePierre Haudeneau comte de Breugnon, seigneur de Keroriou et de Coat Amour (bois d’amour) près de Morlaix, est issu de la noblesse bretonne. Il est né en 1717 à Brest.

Il avait combattu durant la guerre d’indépendance des États-Unis à bord du vaisseau de 80 canons le « Tonnant » commandé par le capitaine de vaisseau de Bruyères. Le « Tonnant » fait alors partie de la flotte, placée sous les ordres de l’Amiral comte d’Estaing.

Haudeneau connait une fin tragique étant assassiné à Paris en 1792 lors du « massacre de septembre ».

Après avoir fait ses premières armes comme « second » sur la corvette, Suffren embarque comme enseigne sur le vaisseau de 64 canons, le « Trident« . Après des embarquements successifs on retrouve Pierre André de Suffren sur le vaisseau de 70 canons « Dauphin Royal » qui fait partie de l’escadre envoyée pour défendre le Canada français. Nommé lieutenant de vaisseau en 1756, il est affecté sur « l’Orphée », un vaisseau de 64 canons. En 1757 il passe sur la « Pléiade » à Toulon. En 1759 il est affecté sur « l’ Océan » vaisseau amiral  de 80 canon qui est capturé par les anglais. Il ne rentre de captivité qu’un an plus tard.Ayant obtenu un congé, il par pour Malte poursuivre son apprentissage dans la guerre contre les barbaresques.

En 1763 il revient dans la Marine Royale et embarque sur la frégate la « Pléiade ».

En 1764, à l’âge de 35 ans, il reçoit enfin son premier commandement de la corvette le « Caméléon ».

Un an plus tard, nommé capitaine de frégate, Suffren commande la corvette le « Singe »  sister ship du « Caméléon » dans l’escadre du comte Duchaffault.

C’est sur ces  petits navires que Yann de Langoguen fait la connaissance du Bailli de Suffren dont la devise est : « Dieu y pourvoira ».

le bailli de SuffreAprès ses affectations sur les corvettes  « Caméléon », et « le Singe », sous le commandement de Pierre-André de Suffren, Yann obtient enfin un congé  bien mérité. Il a maintenant 21 ans et cela fait 8 années qu’il navigue sur l’océan Atlantique et en mer Méditerranée ou il acquit une solide expérience de marin.

Les séjours en mer sur différents types de bateau ont forgé son caractère, son visage s’est creusé et ses paroles graves sont empruntes de dureté, sans doute l’expérience des combats sur mer ou les blessures et la mort sont présents à chaque instant.

Yann retrouve avec beaucoup de plaisir sa Bretagne, son pays bigouden et plus que tout, ses chers rochers avec ses trous d’eau que la mer rempli de crevettes à chaque marée.

C’est avec joie qu’il part creuser le sable et la vase pour dénicher les gros lombrics ou les gravettes roses qu’il enfilera sur l’hameçon pour pêcher les vieilles, tacauds ou petits lieux qui foisonnent dans les creux autour des roches majestueuses qui défient les éléments souvent déchainés. Les vagues ont peu d’effet sur ces cathédrales de granit qui voient défiler les siècles et les hommes.

Le lombric est un gros ver de terre ou de vase. C’ est une annélide très commune, dont le corps très extensible compte quelque 150 segments identiques.

Capitaine de vaisseau en février 1772, Suffren prend le commandement de  la frégate la « Mignonne ». Il se souvient de Yann de Langoguen, son jeune bosco bigouden du Caméléon et du Singe. Il fait appel à lui comme officier-marinier pour sa prochaine mission de présence en Méditerranée.

La « Mignonne » est une frégate légère de 26 canons et 224 hommes d’équipage, lancée en 1767.

la mignonneSuffren a 43 ans quand il en prend le commandement. Il est maintenant un devenu personnage de poids suffisant pour avoir le privilège choisir une partie de ses officiers et officiers mariniers (certains viennent du « Singe » dont Yann).

Un officier marinier est un marin sous-officier qui constitue la maistrance (l’ossature) d’un navire. L’officier marinier fait partie d’un corps situé au dessus du corps des matelots et quartiers-maitres et en dessous du corps de officiers.

La « Mignonne » rentre à Toulon le 19 juin 1773, après sept mois de campagne. Suffren se montre mécontent du navire qui ne marche pas assez vite à son goût, mais fait un compte-rendu élogieux sur son équipage :

« Je n’ai qu’à me louer de la subordination  (officiers mariniers et  équipage) et du zèle des officiers qui ont servi avec moi. (…) J’ai été content de mon équipage en général, surtout sur la fin de la campagne. Permettez-moi de remarquer qu’il n’y a que les campagnes longues qui puissent fournir de bons équipages. Les Anglais qui laissent des bâtiments armés des années entières ont bien des avantages sur nous à cet égard. Les précautions que j’ai prises pour conserver dans le bord la salubrité de l’air et préserver mon équipage des maladies m’ont heureusement réussi car il ne m’est mort personne et j’ai même eu très peu de maladies graves. »

On retrouve dans cette lettre les deux traits principaux du caractère de Suffren.

–         Il est soucieux du bon être de son équipage,

Il a une bonne analyse de la situation en ce qui concerne  son entraînement, contrairement aux marins anglais qui ont une pratique permanente  de la navigation en temps de paix.

En 1776, Suffren prend le commandement d’une frégate récente de 32 canons (26 canons de 8 livres et 6 canons ce 4 livres) « l’Alcmène » .

frégate alcème contre le vaisseau le venerable« l’Alcmène » dans son combat contre le « Vénérable »

L’Alcmène construite en 1774, mesurait 37 mètres de longueur, 10 mètres de large pour un tonnage de 500 tonnes. Elle embarquait 200 hommes d’équipage.

Dans la mythologie grecque, Alcmène est la fille d’ Électryon et l’épouse d’Amphitryon.

En 1777, Le Bailli de Suffren est nommé commandant du vaisseau le « Fantasque ».

fantasqueComme à son habitude, Suffren choisit lui-même ses officiers et une partie de la maistrance. Il propose le poste de « pilotin » à Yann de Langoguen car il avait apprécié les qualités de ce jeune marin lors de ses précédents commandements sur les corvettes  « Caméléon » et le « Singe ».

Yann saisit cette opportunité avec au bout la possibilité de quitter la maistrance et de devenir enfin officier de marine.

Lancé en 1758, « Le Fantasque » était un vaisseau de 43 mètres de longueur pour 13 mètres de large, 6 mètres de tirant d’eau et un tonnage de 1200 tonnes. Il embarquait 630 hommes d’équipage.

DestaingComte d’Estaing

Le « Fantasque » faisait partie de l’escadre du comte d’Estaing envoyée en Amérique pour venir en aide  aux « Insurgents » contre les anglais.

L’escadre appareilla de Toulon pour l’Amérique le 13 avril 1778 (alors que la guerre n’est même pas encore officiellement déclarée).

Elle comprend seize navires, douze vaisseaux et quatre frégates armés par 7200 marins.

Des bâtiments marchands et des « flutes » pour les 34 000 hommes de troupe.

Les vaisseaux:

– « Languedoc », 90 canons, 875 hommes

– « Tonnant », 80 canons, 662 hommes

– « César », 74 canons, 555 hommes

– « Zélé », 74 canons, 514 hommes

– « Hector », 74 canons, 550 hommes

– « Marseillais », 74 canons, 731 hommes

– « Protecteur », 74 canons, 410 hommes

– « Guerrier », 74 canons, 346 hommes

– « Vaillant », 64 canons, 435 hommes

– « Provence », 64 canons, 429 hommes

– « Fantasque », 64 canons, 462 hommes

– « Sagittaire », 50 canons, 380 hommes

Les frégates:

– « Chimère », 36 canons, 255 hommes

– « Engageante », 36 canons, 217 hommes

– « Alcmène », 32 canons, 205 hommes

– « Aimable », 32 canons, 155 hommes

Son organisation était la suivante:

– À l’avant-garde:  le « Zélé », le « Tonnant », le « Provence », et le « Vaillant ».

– Le corps de bataille au centre : Le « Marseillais », le « Languedoc »,navire amiral  de d’Estaing, l’ »Hector », le « Protecteur ».

– L’arrière-garde : le « Fantasque », le « Sagittaire », le « César », le « Guerrier ». Les frégates : l’ »Engageante », la « Chimère », l’ »Aimable », la « Flore »et l’ »Alcmène ».

L’amiral comte d’Estaing avait reçu des ordres qui lui laissait « carte blanche ». Le roi  lui recommandait d’attaquer les ennemis « là où il pourrait leur nuire davantage et où il le jugerait le plus utile aux intérêts de Sa Majesté et à la gloire de ses armes ».

On lui avait intimé l’ordre de ne pas quitter les côtes américaines avant d’avoir « engagé une action avantageuse aux Américains, glorieuse pour les armes du roi, propre à manifester immédiatement la protection que sa Majesté accorde à ses alliés».

Durant la traversée de la méditerranée puis de l’Atlantique, Yann en tant qu’élève officier, se familiarise avec les manœuvres des voiles et la navigation astronomique. Il apprend à se servir du sextant qui avait supplanté l’astrolabe et l’octant.

sextantLe sextant avait été inventé quelques années auparavant  par l’américain Thomas Godfrey qui s’était inspiré des travaux du mathématicien anglais John Hadley.

John HadleyJohn Hadley

Le sextant sert à mesurer la distance angulaire entre deux points aussi bien verticalement qu’horizontalement en relevant la hauteur angulaire  d’un astre au-dessus de l’horizon.  Généralement on relève la hauteur angulaire du soleil à midi pour obtenir la latitude du navire.

Le sextant équipe presque tous les navires qui s’aventurent au large à compter de 1730.

La précision d’une position est de l’ordre de 2 à 3 milles marins compte tenu des mouvements du navire, de la houle, de la visibilité, des imprécisions de l’heure ou de l’estime  entre les visées successives du même astre ou d’astres différents.

Le sextant permet également de mesurer la distance d’un édifice  dont on connaît la hauteur.

La distance est égale à  la Hauteur de l’édifice (H) en mètres divisée par la hauteur instrumentale en minute (hi) multipliée par 1,852.

formuleLorsque que l’on ne peut distinguer un astre ou voir l’horizon pour cause de visibilité faible il est nécessaire de naviguer à l’estime, c’est-à-dire de tenir compte de son cap, de sa vitesse, du temps, du courant et de la direction du vent qui  peut occasionner une dérive. Cette navigation n’est pas des plus précise et peut occasionner des erreurs jusqu’à  10 à 15 miles.

page 10La traversée est interminable. À cause des alternances de calme et de vents contraires,  l’escadre met 33 jours pour atteindre Gibraltar, puis encore 51 jours pour traverser l’Atlantique.

L’ Amiral d’Estaing, qui n’écoute que lui même, a choisi la route la plus longue et de plus il organise des exercices de manœuvre  entre navires avec des passages en ligne de file puis en ligne de front qui ont pour conséquence de faire perdre un temps précieux.

L’escadre arrive dans la baie de la rivière Delaware le 7 juillet après plus de 80 jours de traversée. L’effet de surprise est perdu, même si deux frégates anglaises sont détruites.

baie de la delaware chesapeakeAprès avoir fait l’apprentissage de l’utilisation du sextant, de la navigation astronomique et conforté ses connaissances des manœuvres, Yann va bientôt être confronté aux combats entre deux escadres en ligne de bataille.

Ses seules expériences passées consistaient en des abordages de proies faciles, en général des petits navires marchands peu ou pas armé.

Il va faire la douloureuse connaissance des bordées meurtrières qui ravagent les ponts, dévastent les matures et déchirent les chairs.

Les vaisseaux et frégates avaient la possibilité d’ ajuster leurs tirs en fonction de leurs ponts d’artillerie. Les vaisseaux de haut rang avec trois ponts,100 canons et plus,  les vaisseaux de deux ponts et 74 canons ainsi que les frégates portant 32 ou 40 canons en deux batteries pouvaient tirer des bordées basses afin d’endommager les coques et des bordées hautes pour démâter l’ennemi.

Les « caronades » sont particulièrement redoutables car elles dispersent leurs « grenailles » dans tous les « azimut » en balayant les ponts.

caronadeLes « caronades » ont été inventées et construites par la fonderie écossaise « Carron ». Les marins anglais furent les premiers à les utiliser avec succès. Voyant leurs puissance de feu et leur efficacité au combat, les vaisseaux français en furent équipé avant d’ appareiller vers l’Amérique au secours des « Patriotes ».

La traversée prend fin le 7 juillet 1778, après plus de 80 jours de mer.

L’escadre de d’Estaing arrive dans la baie de la rivière Delaware. L’effet de surprise est perdu, même si deux frégates anglaises sont détruites. Les anglais ont largement eu le temps de se replier et de se regrouper. Les amiraux britanniques Byron et Howe ont constitué une escadre de plus de vingt vaisseaux.

Howe & ByronL’escadre de d’ Estaing arrive dans la baie de New York. La ville est défendue par  12 000 hommes.

D’ Estaing, comme à son habitude,  décide de se replier et d’aller attaquer Newport qui est en principe moins bien défendue.

Début aout, la flotte se présente devant Newport défendu par 6000 anglais. Le plan prévoit d’effectuer le blocus par la mer, tandis que les soldats du Major Général américain John Sullivan doivent débarquer dans l’île de Rhodes Island.

general-john-sullivanMajor général Sullivan

D’ Estaing qui ne peut engager ses vaisseaux à fort tirant d’eau au plus près de Newport organise deux opérations dévolues aux frégates et aux vaisseaux plus légers :

–         A l’est deux frégates les mieux armées  l’ « Engageante » (36 canons)  et la « Chimère » (36 canons). Elles détruisent une corvette de 20 canons et deux galères.

–         A l’ouest deux vaisseaux, le « Fantasque » (64 canons) commandé par Suffren et le « Sagittaire » (50 canons) commandé par le comte de Riom.

La coordination entre les deux hommes est parfaite. Les deux vaisseaux pénètrent dans la baie de Newport.

carte newportVoici le compte-rendu de Suffren à son chef d’escadre, l’amiral d’Estaing :

« En conséquence de vos ordres, j’ai appareillé avec le « Sagittaire » à la pointe du jour. J’ai aperçu par-dessus Conanicut (Konanicut) deux frégates anglaises à la voile. Lorsque j’ai paru entre cette île et celle de la Prudence, une venait sur moi au bord opposé, mais elle à bientôt viré de bord. J’ai mis le cap sur elle passant sous le vent des roches. Le « Sagittaire » a passé au vent. J’étais toutes voiles dehors lorsque la frégate qui ne pouvait nous échapper a donné à terre à pleines voiles, a coupé ses mâts et s’est embrasée. Trois bâtiments mouillés dans une anse que je vous ai décrite dans une de mes lettres se sont aussi brûlés. Deux autres frégates qui étaient à la voile dans le canal de Rhodes Island et de Prudence ainsi qu’un brick se sont aussi brûlés. J’ai vu beaucoup de fumée par-dessus la ville, ce qui peut faire imaginer qu’il y a eu aussi quelques bâtiments brûlés dedans le port. J’ai fait deux bords dans la rade de Conanicut, tant pour sonder que m’assurer que les bâtiments étaient réellement consumés et pour faire jouir mon équipage de ce spectacle qui aurait été bien plus flatteur si on avait couru quelque danger. Je n’ai vu dans cette partie aucune batterie car outre que je m’en suis approché à moins d’une portée de canon et qu’on n’a pas tiré sur nous, plusieurs petits corsaires américains sont venus pour piller après m’en avoir demandé la permission et l’on n’a pas tiré sur eux. »

L’amiral lui répond  par un : « Bravo Suffren ».

newportPour Yann de Langoguen, c’est son véritable baptême du feu. Sur le gaillard arrière, au côté de Suffren et de son État-major, Il assiste impressionné aux départs des bordées dévastatrices qui s’abattent sur la ville de Newport et sur les navires qui s’y trouvent. Il imagine les ravages de la mitraille sur les soldats et les habitants. Le bruit des canons qui crachent leurs boulets de 24 ou de 12  livres est assourdissant. En une seule bordée, le Fantasque peut expédier plus de 500 livres de fonte.

Le résultat des deux raids est plutôt positif car les anglais déplorent la perte de 5 frégates, endommagées ou coulées .

L’escadre anglaise venue en renfort de New York et forte des 14 vaisseaux de l’amiral Howe essayent de bloquer les navires français dans la baie de Newport.

D’ Estaing profite d’un vent favorable pour sortir de la baie. L’amiral anglais Howe, surpris par cette manœuvre hardie prend la fuite. L’amiral d’ Estaing se lance aussitôt à sa poursuite.

Dans l’après-midi du 11, l’escadre française est prête à engager le combat, mais une violente tempête disperse les deux flottes.

Le vaisseau le « Languedoc » perd son gouvernail, il démâte et se retrouve totalement isolé et désemparé. Le vaisseau anglais HMS « Renown » (50 canons), en profite pour l’attaquer, mais le « Languedoc »  réussit à mouiller dans une baie ou il est secouru  par les autres vaisseaux de l’escadre.

Les dégâts sur les bâtiments de la flotte française sont importants avec un autre vaisseau démâté, le « Marseillais » qui est  remorqué par  le « Sagittaire ».

L’ Escadre lève l’ancre pour la baie de Boston afin d’y réparer les vaisseaux et les ravitailler.

BostonEn novembre, d’Estaing profite d’un méchant coup de vent qui disperse l’escadre anglaise devant Boston pour appareiller vers les Caraïbes et l’île de la Martinique.

En décembre  1778,  l’amiral anglais Barrington qui commande l’escadre anglaise des Antilles attaque l’île de Sainte-Lucie.

amiral BarringtonAmiral Barrington

Le gouverneur de l’île, qui n’a que de faibles troupes à opposer aux 5 000 anglais qui ont débarqué dans l’île, se replie vers l’intérieur de l’île.

D’ Estaing appareille aussitôt pour porter secours aux assiégés, en embarquant 3 000 hommes de troupe et se présente le 15 décembre devant l’île.

Il découvre l’escadre anglaise mouillée à l’entrée de la baie du « Grand Cul de Sac » (baie de Castries).

sainte lucieL’escadre anglaise est composée de 7 vaisseaux et frégates et quelques petites unités.

L’amiral d’ Estaing dispose d’une flotte comprenant 12 vaisseaux et plusieurs frégates.

C’est une occasion unique d’attaquer, même si l’escadre anglaise peut compter sur le soutien d’une batterie côtière.

D’ Estaing préfère débarquer le contingent un peu plus loin avec le renfort de pièces d’artillerie de marine prélevées sur les vaisseaux.  Les troupes effectuent un assaut, le 18 décembre, mais la tentative est avortée et elle sera désastreuse pour les français. Près de 1000 hommes seront mis hors de combat, dont 40 officiers tués ou blessés.

Suffren, très inquiet, fait remarquer que les vaisseaux français sont maintenant sous armés par le débarquement d’une partie de leur artillerie et de leurs équipages sont maintenant extrêmement vulnérables au cas  l’escadre de Byron  se présentait.

Suffren conseille à son chef de ré-embarquer l’artillerie et d’attaquer les 7 vaisseaux anglais au mouillage.

D’ Estaing fait rembarquer les canons, mais pas pour attaquer les vaisseaux anglais comme le souhaitait Suffren. Il donne l’ordre de lever l’ancre et de faire cap vers Port-Royal (Fort de France).

FORT ROYAL SAINT LOUISSainte-Lucie est perdue et les anglais un récupèrent un excellent mouillage aux portes de la Martinique.

Le bailli de Suffren laisse éclater sa colère et son dépit et il écrit :

« Notre campagne a été un enchaînement de vicissitudes, de bonheur, de malheur et de sottises. Depuis 35 ans que je sers, j’en ai beaucoup vu, mais jamais en aussi grande quantité. On ne pourrait imaginer les sottes manœuvres qui ont été faites ; les conseils sots et perfides qui ont été donnés. Enfin, on m’a su mauvais gré d’avoir été d’avis d’attaquer avec 12 gros vaisseaux 7 petits, parce qu’ils étaient défendus par quelques batteries à terre. Je suis on ne peut plus dégoûté de tout ceci, et j’ai bien regret de n’avoir été à Malte. »

« Jamais campagne n’a été aussi ennuyeuse ; nous avons eu la douleur d’avoir les plus belles occasions et de n’avoir profité d’aucune et nous avons la certitude de n’être capables de rien » juge encore sans appel l’impétueux Bailli. »

Fin juin 1779, l’amiral d’Estaing envisage dans un premier temps d’attaquer la Barbade  qui abrite une forte base navale, mais la météo ne lui est pas favorable. Il reporte donc son choix sur l’île de la Grenade.

Entre temps, l’escadre de d’Estaing s’est renforcée avec :

–         4 vaisseaux du comte de Grasse,

–         2 vaisseaux et deux frégates du marquis de Vaudreuil,

–         5 vaisseaux du comte de la Motte-Picquet.

L’escadre compte maintenant 25 vaisseaux et frégates.

Il se présente le 2 juillet 1779 devant l’île de Grenade. Une troupe de 1 200 hommes sont débarqués des vaisseaux et attaquent la garnison anglaise. Cette attaque aussi soudaine que rapide est couronnée de succès.

grenadeLe 6 juillet 1779 au matin, l’escadre de l’amiral Byron  accompagnée d’un gros convoi chargé de troupes, se présente devant l’île de Grenade sans savoir que l’île est déjà aux mains des Français.

Byron, qui pense sans doute qu’une grande partie des équipages français sont à terre avec une partie des canons tente alors un coup d’audace.

Avec ses 21 vaisseaux en ligne de file, il s’engage entre l’île et les 25 vaisseaux de d’Estaing, pensant pouvoir les détruire.

Sur les navires français, les mouillages sont coupés en catastrophe, les voiles hissées, les navires parés à manœuvrer car contrairement à ce que pensait Byron, tous les équipages sont au complet et parés à faire feu de toutes les pièces d’artillerie.

D’ Estaing dispose avec Suffren, De Grasse et La Motte Piquet de brillants adjoints pour faire face à l’attaque.

de grasse lamotte piquetLa manœuvre de Byron se retourne contre lui car il est pris en tenaille entre l’escadre française et l’artillerie française des troupes à terre.

Suffren, qui fait partie de l’avant garde, se retrouve en tête de la ligne et engage le combat en premier, au passage des vaisseaux anglais.

Il en éprouve une grande fierté :

« J’eus le bonheur d’être chef de file ; j’essuyais par ma position le feu des vingt premières bordées, serrant le vent le plus que je pouvais. Cette passe dura une heure un quart. Après que la ligne anglaise m’eut dépassé, je pris mon poste dans la ligne de bataille. Quoique maltraité par la perte de monde, par les avaries, je l’ai été bien moins que le poste honorable que j’ai occupé pouvait le faire craindre. C’est au feu vif et bien dirigé que j’ai fait qu’est dû cet avantage. »

Un officier du « Fantasque » raconte le combat:

« Notre vaisseau fit des merveilles, nous tirâmes 1 600 coups de canons, autant que le Languedoc. Il n’y eu jamais une manœuvre de cassée dans le temps du combat. Le bailli de Suffren gratifiait tous ceux qui montaient au feu. Le poste que je commandais fut très maltraité, j’eus deux canons démontés, tout mon monde fut tué ou blessé. Il semblait qu’un bon génie m’accompagnait, quand je passais d’une place à l’autre pour donner des ordres, un boulet ennemi venait le balayer. Si je quittais celui-là, il en arrivait de même. J’étais si près d’un matelot dont la tête fut emportée par un boulet de canon que mon visage fut couvert de cervelle : jamais sensation plus horrible. J’eus les dents ébranlées voulant viser un canon parce qu’il me paraissait que le chef de pièce tirait sans pointer : un boulet anglais vint emporter la tête du canon et comme j’avais le menton appuyé de l’autre bout, la commotion me repoussa et me fit saigner toutes les gencives. Je sauvai les jambes au chevalier de Pierre-vert qui venait de porter des ordres du bailli de Suffren. Il passa derrière le canon au moment qu’on y mit le feu. Je n’eus que le temps de le prendre par le basque de son habit et l’abattre à mes pieds. »

Le « Fantasque »  compte 20 tués dont deux officiers, un enseigne de vaisseau et un lieutenant de vaisseau. Pour pallier à ces pertes, Suffren propose à l’amiral d’Estaing la nomination de l’enseigne Yves de Saint Alour au grade de lieutenant de vaisseau et l’aspirant Yann de Langoguen au grade d’enseigne de vaisseau.

Plus de 20 000 boulets de tous calibres sont tirés contre les navires anglais qui sont sévèrement touchés.

L’arrière-garde anglaise se disloque. Quatre vaisseaux sont totalement désemparés.

C’est la victoire, et elle peut être totale si d’Estaing engage la poursuite de l’ennemi mal en point. Peine perdue. Le vice-amiral ne réagit pas, malgré les conseils répétés de Suffren et de la Motte-Piquet.

Byron, qui déplore aussi plus de 1 000 tués et blessés réussit à se retirer tel un animal blessé vers l’île de Saint Christophe en remorquant ses 4 vaisseaux fortement endommagés que l’amiral d’Estaing n’a pas daigné s’en emparer. Il ne tente aucune action contre le convoi des troupes britanniques qui se trouve peu protégé et qui fuit vers le nord. Ce convoi est extrêmement vulnérable. Un seul vaisseau accompagné de quelques frégates aurait pu le capturer.

D’après le rapport de Suffren Les Français ont eu près de 200 tués et de 800 blessés.

Malgré ses griefs à peine voilés, quand à la conduite des opérations, Suffren écrit: « L’amiral d’Estaing s’est conduit, par terre et par mer, avec beaucoup de valeur. La victoire ne peut lui être disputée ; mais s’il avait été aussi marin que brave, nous n’aurions pas laissé échapper les 4 vaisseaux anglais démâtés ».

Suffren savait être diplomate et surtout il ménageait ses arrières sachant que l’amiral Destaing avait les bonnes grâces du roi de France et qu’il avait tout intérêt à être « dans ses papiers ».

La réputation d’habile navigateur et de stratège de Suffren est maintenant reconnue par l’ amiral en chef de l’escadre.

D’ Estaing lui confia une division de 2 vaisseaux et 2 frégates pour forcer à la capitulation les petites îles anglaises de Cariacou et Union dans l’archipel des Grenadines.

carraicou_unionSuffren fait voile avec sa petite escadre vers l’île de Carriacou ou elle arrive le 14 juillet 1778. Au premier coup de canon, la garnison anglaise se rendit. Au nord, de Carriacou, île de l’Union connait un sort identique.

La capture des deux îles sont menées sans qu’aucun pillage. Ce comportement exemplaire vaut à Suffren un rapport élogieux de son chef.

L’opération terminée, Suffren rejoint d’Estaing qui veut engager un  nouveau combat contre l’escadre de l’amiral Byron.

Mais l’amiral anglais, dont les navires sont toujours en réparation, préfère rester à l’abri dans la baie de l’île de Saint-Christophe protégés par l’artillerie de la garnison.

Les « patriotes » américains en mauvaise posture en Géorgie, demandent le concours de la flotte française pour délivrer Savannah.

Avec 20 vaisseaux et 3 000 hommes des garnisons de la Martinique  et de Saint-Domingue, l’escadre de  l’amiral d’Estaing  fait route vers Savannah en Géorgie pour aider les troupes du général Lincoln.

savannahD’ Estaing confie à Suffren la mission de bloquer l’embouchure de la rivière Savannah pour empêcher les vaisseaux anglais de fuir.

Le 9 septembre, avec trois  vaisseaux et trois frégates, la mission est accomplie. Quatre navires anglais sont bloqués sous les murs de Savannah.

Suffren se voit confier une importante mission de reconnaissance le long des côtes de Géorgie.

Au cours de cette opération, il capture le vaisseau de 50 canons HMS « Experiment » et la frégate HMS « Ariel ».

Le 9 octobre 1779, d’Estaing tente un assaut sur la ville de Savannah, mais c’est un nouvel échec.

Le général anglais Prevost repousse tous les assauts. L’amiral est blessé aux jambes. Les français se retirent avec beaucoup de pertes humaines (60 officiers et 580 soldats tués ou blessés).

En octobre 1779, l’escadre est sur le chemin du retour vers la France. Une terrible tempête dans l’Atlantique malmène les navires éprouvés par la campagne et les combats en Amérique. Les bateaux sont très vites dispersés, chacun pensant à sa propre survie.

Le 28 octobre, dans la soirée Yann  de Langoguen est de quart sur la dunette quand la foudre s’abat sur le navire. L’éclair touche le mat d’artimon et se propage jusqu’au pont ou il embrase les cordages. L’incendie se propage rapidement menaçant l’intégrité du bâtiment.

Yann donne l’alerte,  puis il ordonne à l’homme de  barre : « la barre à droite 20, gouverner au 180 »  car il faut  mettre rapidement le navire au plus près du « lit du vent » pour éviter que l’incendie ne se propage vers le gaillard arrière.

Il dirige les hommes d’équipage qui se précipitent pour éteindre l’incendie qui se propage avec force. Au bout de vingt minutes d’efforts, il est enfin maitrisé, la tension est redescendue et les hommes peuvent de nouveau s’occuper du manœuvre. Yann donne l’ordre de reprendre le cap à l’est.

Trois navires, le « Zélé », le « Marseillais » et le « Sagittaire » mettent le cap au sud-est vers Gibraltar pour entrer en méditerranée et le port de Toulon.

Le « Fantasque » et les autres navires, avec pour chef d’escadre le vaisseau de 74 canons le « César » font cap à l’Est vers la Bretagne et le port de Brest.

Le « Fantasque » est dans un triste état, il prend l’eau de toutes parts et  Il faut pomper jour et nuit.

Fin novembre l’escadre arrive à Brest ou Suffren est accueilli en héros. Après son retour sur ses terres natales à Saint-Canât et un repos mérité à Saint Tropez, un nouveau commandement lui est proposé.

Yann met son sac à terre, il envisage de profiter d’une permission bien méritée dans le pays bigouden.

Auparavant il profite de cette escale à Brest pour fêter le retour au pays.

Le vaisseau amiral le « Languedoc », qui a fui la tempête en filant grand large au vent arrière s’est retrouvé esseulé à quelque 500 milles vers la mer des Antilles.

Le 7 décembre 1779, Il rentre enfin en solitaire et en piteux état dans le port de Brest.

D’ Estaing  qui s’est révélé comme un médiocre marin, indécis, sans audace est quand même chaudement accueilli par le roi. Sa dernière victoire à Grenade avait fait oublier les échecs précédents de Newport  et de Savannah.

 Les « Ordonnances Royales » régissaient  le service des officiers et des élèves à bord des bâtiments de la Marine Royale.

Le capitaine de vaisseau pourra commander un vaisseau ou par « lettre close » une division navale comprenant plusieurs navires (vaisseaux, frégates et corvettes).

Le capitaine de Frégate pourra commander une frégate de second rang ou tout bâtiment de rang inférieur (corvette, brick, flute).

La flute était à l’origine un navire destiné au commerce, mais lors des expéditions outre-mer et en particulier lors de la guerre d’indépendance des États-Unis les navires marchands n’étant pas assez nombreux pour transporter les troupes, il est décidé de désarmer partiellement les vieux vaisseaux et frégates en ôtant une partie de leurs canons pour pouvoir embarquer les soldats.

 Les gros convois de transport de troupes (mélangeant flûtes et navires civils) naviguent en convois sous la protection des vaisseaux et frégates.

Le Lieutenant de vaisseau pourra une corvette out tout autre bâtiment de rang inférieur. Il pourra faire partie de l’État-major d’un vaisseau ou d’une frégate comme chef de quart ou second de quart.

L’enseigne de vaisseau qui compte deux années de navigation effectives pourra servir de second sur un bâtiment commandé par un lieutenant de vaisseau. Il pourra être second de quart sur les frégates et vaisseaux.

L’enseigne de vaisseau auxiliaire ainsi que les élèves (pilotins) seront sous les ordres des enseignes et des lieutenants de vaisseau.

Après quelques jours passés dans l’arsenal de Brest et au château pour des démarches administratives et négocier sa future affectation, Yann  possède enfin son titre de permission.

Il doit encore patienter, car les liaisons en calèche de Brest vers le sud et le pays bigouden ne sont pas légion.

Les journées lui paraissent interminables dans la minuscule chambre qu’il a obtenu dans l’ Hôtel Saint-Pierre, rue Saint-Pierre (de nos jours la rue de Siam) situé au dessus de la rivière la Penfeld, dans le faubourg de Recouvrance.

Heureusement dans la soirée, il retrouve Yves de Saint-Alour et quelques camarades officiers autour d’un frugal repas de crêpes arrosé de bolées de cidre de Kérivic de Parnalec en pays bigouden pour terminer par un verre de « lambig » au caboulot  «Les Gars de Lesco».

Le « lambig ou lambic » familièrement appelée « eau de vie » est le nom donné à l’alcool de cidre breton obtenu après distillation du cidre dans un alambic, que les Normands nomment « calva ».

L’auberge «Aux Gars de Lesco» était une taverne  de bonne réputation ou les officiers du Roy en particulier bigoudens aimaient se retrouver. Jackez Péron, le maitre des lieux, ancien marin amputé de la jambe droite, emportée par une caronade, était natif de la commune de Léchiagat. Jackez avait un rêve, pouvoir s’installer à son compte dans sa commune pour y construire sa  propre affaire dont il avait déjà le nom : « le Ba Ta Clan ».

Les marins, préféraient les estaminets et les bars à filles, plus chauds, ou la soirée finissait invariablement par des bagarres générales.

complainte jean quemeneurLe quartier de Recouvrance restera des siècles plus tard le quartier privilégié des marins de commerce et de « la Royale ».

C’est l’occasion de refaire durant la soirée, les combats passés de l’autre côté de l’Atlantique mais aussi de parler des affectations futures. La soirée se terminait invariablement à 22 h00, car à Brest il y avait le couvre-feu, et gare aux contrevenants.

Pour rentrer à l’hôtel Saint-Pierre il fallait traverser la rivière la « Penfeld ».

mac orlan

fanny de laninonAu bout d’une semaine d’attente, Yann a enfin pu obtenir une place sur une calèche qui allait jusqu’à « Kemper » (Quimper).

routeLa route est très longue, car l’itinéraire remonte à « Landernev » (Landerneau), puis redescend vers  « ar Faou »(le Faou) avant de contourner les Monts-d’Arée avec le Menez-Hom à l’est et les Menez Du (montagnes noires) à l’ouest enfin pour arriver à « Kastellin » (Châteaulin).

De Brest à Landernev il fallait trois postes. De Landernev au Faou, deux postes. Du Faou à Kastellin, deux postes. De Kastellin à Kemper, trois postes. Le poste correspond à deux lieues. La lieue est la distance qu’un homme peut parcourir en une heure. Sept lieues, soit environ trente kilomètres, correspond au trajet effectué à pied en une journée. La lieue des postes en Bretagne était égale à 2300 toises (la toise = 6 pieds et le pied = 30 cm) soit environ 4 kilomètres et 300 mètres.

page 11 Le soleil n’est pas encore levé quand l’attelage repart en direction du sud en direction de « Kastellin » car il reste encore 5 postes soit 10 lieues à parcourir jusqu’à « Kemper ».

Comme pour la veille, la route est difficile. Le chemin est détrempé ce qui rend la progression lente et fastidieuse. A la mi journée la calèche traverse la rivière l’Aulne sur un vieux pont étroit et fait une halte pour changer d’attelage dans le bourg de « Kastellin ».

Au début d’après midi l’équipage repart en direction du sud. La route est plus large et en meilleur état. Les trois postes restant vont être vite franchis.

Le soleil se couche quand la calèche arrive dans les faubourgs de Kemper. Les chevaux peinent à grimper la côte de Kerfuenten. Passé cette ultime difficulté, une longue descente conduit vers le centre ville et le terminus de Locmaria.

KEMPERLe long de quais de nombreuses embarcations son embossées. Il y a des barges, quelques bisquines et surtout des lougres marchands.

Au XVIII ième siècle, le lougre parfois appelé « chasse-marée » était un petit bâtiment genre grande chaloupe qui servait au cabotage. Sa longueur variait entre 13 et 25 mètres. Il était équipé en général trois mats d’un seul tenant. A l’avant, un mât de misaine, au centre un grand mât, et à l’arrière un mât d’artimon qui tenait la voile dite de « tapecul ».

Certains lougres moins ventrus et sur-toilés étaient utilisés par les corsaires ou les contrebandiers.

kemper2La descente de l’Odet se passe sans problème et le lougre « Corentin » arrive à quai dans le petit port de Sainte-Marine. Yann, le sac de marin sur l’épaule longe le chemin qui borde la mer en direction de « Enez Tudy » (l’Île-Tudy). Après avoir traversé le gué, il arrive au bout de l’île, (à cette époque « Enez Tudy » était encore une île). Après une courte pause, il demande à un pêcheur de bien vouloir le transporter en face du loc’h à Loctudy. La marée descend, le courant est important, mais à force de rames, le canot arrive sans encombre sur l’autre rive.

Yann longe la plage de « Langoz » puis la petite crique de « Laudonnec ». Après avoir passé la pointe le Larvor, il arrive devant la ria du « Ster ». La mer est basse, la traversée se fera donc au plus court et sans problème. Avant de s’engager dans le « Ster Nibilic » (petit Ster), Yann ne peut s’empêcher de gratter le sable pour dénicher coques et palourdes qui foisonnent ces lieux.

Les « penty » (petites maisons) des paysans-pêcheurs sont enfin en vue et Yann accélère le pas vers l’anse de Langoguen.

Devant les » penty » alignés perpendiculairement à la grève pour se protéger des vents dominants, les bigoudènes, toutes de noir vêtus réparent les filets de chanvre qui sèchent entre des poteaux de bois. D’autres assises sur les bancs sont concentrées sur leur « picot » tout en « conchonnant » allègrement (ce verbe, qui n’existe qu’en breton signifie cancaner avec très souvent un côté moqueur, c’est une version de la « rubrique des chiens écrasés » méthode bigoudène).

picotPar le passé, les bigoudènes prenaient un malin plaisir à parler en breton en présence d’une étrangère, c’était le plus souvent pour se moquer, sans que la personne incriminée ne se rende compte qu’on se moquait d’elle: « Maria, te teus gwel e pourc’hadur droch! » ( Maria, tu as vu sa tenue ridicule !).

Le « picot » est le nom donné à la broderie au crochet ou les bigoudènes excellaient. Elles arrivaient à confectionner toutes sortes d’articles, comme des nappes, des magnifiques chemins de tables, des napperons, des gants, des mitaines et bien d’autres dentelles  aussi belles les unes que les autres.

picotLe picot est également un autre terme donné à une catégorie de goémon très recherché car ayant des multiples propriétés. Il s’agit du « teil picot », (teil en breton signifie goémon).

Le « teil picot », le « chondrus criptus »,  est une algue rougeâtre courte et dentelée, accrochée en petites grappes aux rochers. Elle est aussi appelée « varech frisé ».

De retour au pays, Yann retrouve ses rochers couvert de birinic, sa grève couverte de goémon, le terrain de jeu de son enfance.

Les jours s’écoulent paisiblement ponctués entre les parties de pêche à pied aux « bigouled » (bigorneaux) et aux ormeaux et les sorties en barque à fond plat pour taquiner les petits lieux jaunes,les tacauds (trisoterus luscus), les dorades roses (sparus auratus) et les pageots gris (pagellus erythrinus) du côté des Inizan ou de Resken. Parfois Yann s’aventurait sur les gros rochers de « Karek Kreiz » (la roche du milieu) ou de « Goudoul » pour pêcher les « vieilles » ou les « demoiselles ». Aucune allusion à des personnes, uniquement des poissons du type « labrus bergylta ».

Voir sur le site le récit « Anguilles sous roches » qui raconte l’histoire des rochers de Lesconil.

http://fr.calameo.com/read/0011726290d93b689bc7e

https://lesconilquideau.wordpress.com/anguilles-sous-roches-2/

Début 1780, le corps expéditionnaire français se prépare de nouveau à venir au secours des « insurgents » qui manquaient de tout après l’hiver rigoureux de 1779.

Après plusieurs mois de farniente dans le pays bigouden et l’anse de Langoguen, Yann reçoit une missive qui lui ordonne de rallier Brest dans les plus brefs délais pour rejoindre sa nouvelle affectation, « l’ Aigrette ».

La frégate « l’Aigrette » est commandée par le vicomte Paul Fleuriot de Langle, un breton de Kerlouët près de Quemper dans les Côtes d’Armor.

Cet officier breton est totalement inconnu et pourtant, il a un passé glorieux de guerre lors de la guerre d’indépendance des États-Unis, mais surtout lors de l’expédition La Pérouse.

de langle et la perouseYann embarque comme enseigne de vaisseau,  « second de quart » sur la frégate « Aigrette ».

Au cours de cet embarquement, il parfait ses connaissances dans tous les domaines maritimes.

L’« Aigrette » participe à différentes missions de « course » contre les navires anglais en Manche, en Mer d’Iroise et dans le golfe de Gascogne.

En janvier 1780, il quitte « l’Aigrette » dans « les bagages de son commandant  » pour embarquer sur la frégate la  « Résolue ». Yann est enfin nommé « Chef de Quart ».

la résoluePeu de temps après, la frégate reçoit l’ordre d’appareiller pour les Antilles ou elle doit être rattachée à l’escadre de l’amiral de Grasse.  Elle appareille en février 1780 dans l’escadre commandée par le comte Luc Urbain du Bouëxic de Guichen. Cette flotte est composée de 16 vaisseaux, 4 frégates une flute, 3 cotres et un lougre qui escortent 23 navires marchands transportant 4000 hommes de troupes qui partent au secours des patriotes.

L’escadre de Guichen arrive le 22 mars à la Martinique. La « Résolue » intègre la division du comte de Grasse qui se joint à l’escadre du comte de Guichen dans les trois combats du 17 avril au 19 mai 1780 au large de la Martinique et de la Dominique contre l’escadre commandée par le commodore anglais George Brydges Rodney.

guichen rodneyAu bout de ces trois combats acharnés, l’amiral Rodney est obligé de fuir vers la Barbade pour réparer ses vaisseaux endommagés. Guichen ne pouvant le  poursuivre se dirige vers « Fort-Royal » en Martinique.

De Grasse quand à lui se dirige vers Saint-Domingue pour réparer ses navires endommagés.

Au début 1781, l’amiral de Grasse est toujours à Saint-Domingue avec son escadre maintenant parée à prendre la mer. Celle ci comprend 24 vaisseaux de ligne, dont le vaisseau « Ville de Paris »  de 104 canons, plus plusieurs frégates dont la « Résolue », et quelques corvettes.

Le comte de Rochambeau demande à l’amiral de Grasse d’acheminer des troupes à 600 km au sud de New-York, dans l’estuaire du fleuve Chesapeake.

C’est en effet là que se trouve Yorktown, où sont concentrés les 8 000 soldats anglais du général Cornwallis.

Rochambeau veut remporter contre eux une victoire décisive.

bougainvilleLe 3 août 1781, l’amiral de Grasse quitte Saint-Domingue avec une escadre forte de 24 vaisseaux dont le « Ville de Paris » de 104 canons, « l’Auguste » commandée par Bougainville, le « Saint-Esprit » du marquis de Chabert, le « Languedoc » de Duplessix-Pascaut comte de Monteil de 80 canons, 17 vaisseaux de 74 canons, 2 vaisseaux de 64 canons, des frégates et des flutes avec plus 3 000 soldats embarqués.

Dans le même temps, George Washington, mis au courant de la manœuvre, par Rochambeau décide de rejoindre la baie de Chesapeake  avec ses troupes. Il pourra ainsi joindre son armée aux troupes de  Rochambeau et vaincre avec eux les Britanniques.

L’amiral anglais Hood mis au courant de la manœuvre française, se lance aussitôt  à la recherche des vaisseaux français.

Il arrive le 28 août dans la baie de  à Chesapeake, mais celle ci est déserte.

Sachant que de Grasse a quitté Saint-Domingue début août, il pense que la flotte française est partie vers New-York.

De Grasse arrive à Chesapeake quatre jours après l’escadre britannique.

Il peut débarquer ses troupes et bloquer l’estuaire avec ses navires.

Le général anglais, le marquis Charles Cornwallis est piégé dans Yorktown, sa seule chance de secours ne peut venir que de la mer, mais les navires français bloquent le passage.

corwallisUne autre escadre française, forte de 12 vaisseaux et 18 navires de charge commandée par l’amiral Jacques-Melchior comte de Barras sur le vaisseau « la Concorde » , a appareillée de Newport le 24 aout. Elle fait également route  toutes voiles dehors vers la baie de Chesapeake dans le but d’acheminer des renforts d’artillerie pour le siège de Yorktown.

Prévenu par le général Cornwallis, l’escadre de l’amiral Graves renforcée par celle du vice-amiral Hood et du contre-amiral Drake, 19 vaisseaux, quelques frégates et des corvettes font route vers le sud à force de voiles, pour lui porter secours.

graves hoodL’escadre de Graves qui avait son pavillon sur le vaisseau de 98 canons, le « London », était composée de 6 autres vaisseaux de haut rang.

L’escadre de Hood sur le « Barfleur » de 98 canons, comportait 5 autres vaisseaux de haut rang.

Le contre-amiral Drake sur le « Princessa » de 70 canons commandait une escadre de 6 vaisseaux.

De Grasse après avoir laissé quatre vaisseaux pour garder l’entrée de la baie, se porte au-devant des deux escadres anglaises. Les escadres navales en présence sont pratiquement de force égale, la bataille s’avère dure et incertaine.

Contrairement aux prévisions, la bataille navale de Chesapeake ne durera qu’une journée.

Plusieurs navires sont endommagés, de nombreux marins tués ou blessés.

Dans la soirée, l’escadre anglaise rompt  le combat, vaincu par la flotte française.

Beaucoup  de vaisseaux britanniques sont gravement touchés. Le HMS « Terrible » doit être abandonné.

L’amiral de Grasse se lance à la poursuite de l’escadre anglaise, mais il ne parvient pas à la rattraper et doit faire demi-tour vers la baie de Chesapeake.

De retour dans la baie le 11 septembre 1781, de Grasse découvre l’escadre du comte de Barras, qui était arrivée sans avoir croisé l’escadre anglaise.

À terre, Washington, le comte de Rochambeau  et le marquis de la Fayette font jonction et lancent le siège de Yorktown.

Depuis la baie, les navires français pilonnent la ville et les redoutes qui la protègent. Ils sont aidés par l’artillerie débarquée, munie du tout nouveau canon de Gribeauval, qui fera parler de lui dans les armées napoléoniennes. Ce canon fut mis au point par l’officier ingénieur Jean-Baptiste Vaquette de Gribeauval. Il était particulièrement mobile et facile à mettre en œuvre. Il pouvait tirer trois boulets par minutes à une portée maximum de 2500 mètres et une portée utile de 900 mètres.

Il fut prépondérant dans le siège et la victoire de Yorktown.

gribeauval3

Yorktown  se rend le 19 octobre 1781.

Dans une clairière près de Yorktown, les troupes britanniques défilent entre les troupes américaines et françaises.

reddition3

Contrairement à la représentation faite par le peintre John Trumbull en 1817 qui montre le marquis de Cornwallis à cheval, entre les troupes, celui ci n’était pas présent. Humilié, et vexé dans son honneur il n’a pas souhaité prendre part aux cérémonies de reddition. Il donne sa propre épée au général  Charles O’ Hara et le charge de le représenter devant les vainqueurs.

reddition tableau de trumball

Ce dernier s’est présenté devant les généraux de la coalition en excusant l’absence de son chef, il tend l’épée de Cornwallis à Washington, qui la refuse et désigne son adjoint  le général  Lincoln pour recevoir l’épée de la reddition.

On peut remarquer la finesse de la diplomatie de Washington. Il ne veut pas recevoir l’épée des mains d’un subordonné et il désigne donc son propre second pour la recevoir.

lincoln o hara

Outre les nombreux tués et blessés, 8000 britanniques furent fait prisonniers et 200 canons capturés.

Washington reconnaîtra l’amiral comte de Grasse  comme principal artisan de la victoire de Chesapeake et de Yorktown.

De_Grasse à Saint_RochQue devient Yann de Langoguen après cette bataille pour l’indépendance des États Unis ?

Enseigne sur la « Résolue », il a grandement participé en tant que « Chef de Quart » de la frégate aux différents combats navals contre les navires britanniques. Après la reddition de Cornwallis, l’escadre de l’amiral de Grasse fait route vers les Antilles pour réparer les plaies des équipages et des navires.

La  frégate la « Résolue » est enfin arrivée dans la baie du « Cul de Sac Royal » de l’île de la Martinique.

 carte du cul de sac royal

fort de FranceLe lendemain elle est remorquée au fin fond de la baie après la Pointe des Sables entre la rivière de « la Jambette » et la  rivière de « l’Acajou »  pour des entretiens sur la carène qui prenait l’eau de toutes parts et le gréement qui avaient grandement souffert durant les longs mois de navigation et les combats et qu’il faut remplacer.

cul de sac royal3Le navire est déchargé de ses canons pour l’alléger et l’échouer sur la plage du Lamentin à la limite de la mangrove. C’est au fond de cette baie les lamantins venaient frayer. Le lamantin est un mammifère marin dont les cris ont des intonations de voies humaines, comme des lamentations. Par le passé les marins étaient attirés par ces cris qui retentissaient comme des appels. Les lamantins sont donc liés aux légendes des sirènes. De plus, lorsque la femelle lamantin allaite, ses glandes mammaires, situées sous les bras s’hypertrophient, ce qui a pu faire fantasmer les marins sur des seins d’une sirène.

lamantinsSur la photo ci dessus on peut voir sous le bras du lamantin de droite un sein

En face du Lamentin, dans un petit bourg de trois Îlets, une jeune créole de 18 ans profite de l’insouciance de sa vie caraïbe car elle ne connait pas encore l’avenir grandiose et rocambolesque qui sera le sien. Joséphine  de Beauharnais épousera en 1804 Napoléon Bonaparte.

Toutes les voiles et les vergues  sont enlevées, puis les trois mats sont sortis de leur logement et  basculés sur le pont avant d’être mis à terre.

Dès le lendemain, les charpentiers de marine s’activent pour enlever les bordées endommagés, le bout dehors et la figure de proue.

La « Résolue » est mise à sec et couchée sur le flanc tribord en tirant sur les haubans des mats. Cette méthode est encore employée de nos jours pour déséchouer les voiliers à quille. Elle va pouvoir être réparée, remise à neuf et recalfatée.

L’équipage dans sa grande majorité eurent « quartier libre » pour la durée des travaux. Yann de Langoguen bénéficia d’une permission de longue durée. Il rejoignit dans un premier temps Fort Royal puis, il se dirigea vers l’ouest en longeant « l’Anse aux Flamands », passa le « Cap Enragé » et arriva enfin dans un petit îlet appelé « Case Navires » ou il avait loué une petite case  pour la durée de son  séjour forcé. Plus tard le petit bourg prendra le nom de « Schœlcher ».

Au début de l’année 1782, les journées s’écoulent paisiblement entre farniente, parties de pêche aux babianes et carangues, ces poissons sont de la famille des thonidés mais surtout les délicieuses dorades coryphènes.

Yann profite également de ce séjour pour effectuer quelques visites de  l’île dans sa partie ouest, sur la côte sous le vent dite caraïbe.

Yann se rend dans les petits ilets de « Case Pilote », «  belle fontaine », « le Garbet » et le gros bourg de « Fort Saint-Pierre » qui se trouve à environ 8 lieues  (40 kilomètres)  de « « Fort Royal ».

Un jour, il participe à une expédition vers la montagne pelée et vers l’intérieur à « Macouba » pour y rapporter du « petun ».

Le « petun » est l’ancien nom donné au tabac, terme qui a complètement disparu de nos jours. Les bretons nomment le tabac « butun » qui est somme toute assez proche de cette ancienne dénomination.

Le tabac de Macouba était très réputé pour son parfum de violette. Il était très apprécié par les marins qui le fumaient dans leurs petites pipes rustiques aux longs tuyaux taillées au couteau dans des os de mammifères marins.

pipe de marinAu début du mois de mars Yann reçoit une missive venant de l’État-major lui intiment l’ordre de se présenter au plus vite à Fort Royal pour un nouvel embarquement sur un des vaisseaux de l’escadre de l’amiral de Grasse qui doit appareiller début avril.

Yann, fait son paquetage et prend aussitôt la route qui longe la mer caraïbe vers l’est, son sac de marin sur l’épaule. Durant tout le trajet, il se demande sur quel vaisseau il sera désigné. Dans son fort intérieur, il souhaiterai vivement que se soit le navire amiral le « Ville de Paris ».

Arrivé à fort Royal , il se présente devant l’officier supérieur chargé des affectations des officiers sur les navires du « Roy ». Dans « la Royale » cet officier est familièrement appelé « le marchant d’hommes ». En règle générale, l’officier arrive confiant avec ses desiderata d’affectation, mais la plupart du temps il ressort avec le choix déjà établi par « le marchand d’homme ». De nos jours, il s’agit de l’officier en charge  des « Ressources Humaines ».

fort royalPour Yann pas de « Ville de Paris » mais le vaisseau de second rang « l’Éveillé ». Maigre consolation, celui ci fait partie de la deuxième division de l’escadre du comte de Grasse. C’est un vaisseau de 64 canons avec deux ponts batteries, rapide et manœuvrant.

L’ « Éveillé » était un vaisseau de 64 canons en deux ponts batteries de 24 et de 12 livres. 158 pieds de long (48 mètres) , 43 pieds de large (13 m) pour un tirant d’eau de 18 pieds (5.50 m).

vaisseau de 64Son équipage est composé de plus de 500 hommes, 12 officiers, 6 aspirants et pilotins,  48 officiers-mariniers, 36 canonniers, 330 matelots et mousses plus 70 soldats de la garde.

Mais une bonne nouvelle, annoncée par un courrier officiel, que lui remet l’officier supérieur, comble sa déconvenue. Il est nommé au grade de lieutenant de vaisseau.

Yann grimpe  aussitôt  la coupée de sa nouvelle affectation, après un salut au pavillon, il se présente  à l’officier de pont et lui demande de bien vouloir l’annoncer au commandant.

Son « pacha » est Arnaud le Gardeur de Tilly qu’il a connu en tant que commandant dans  l’escadre de Ternay en 1780.

N’y aurait-Il y a pas comme un parfum de connivence pour cette affectation entre son nouveau commandant et le « marchand d’homme »?

La devise qui dit:  » Tu es reçu chez l’officier chargé des affectations avec tes propres desiderata et tu en reviens avec les siens est dans ce cas modifiée en, tu sors avec le choix…. de ton futur commandant ».

Au cours de ma carrière, j’ai été confronté à cette situation et contraint de m’y soumettre contre mon gré, même si cela est flatteur d’être choisi par son commandant, le plus souvent il ne voit que son propre intérêt et celui de la marine sans tenir compte de celui de l’officier en question.

Son commandant le reçoit pour lui signifier sa position à bord ainsi que ses fonctions. Il est troisième lieutenant, chef de quart, responsable de la formation des élèves, des pilotins et des « midships ».

Les premières journées d’avril sont consacrées à l’embarquement des vivres et des munitions en vue d’un départ imminent.

Le 7 avril 1782, l’escadre du Comte de Grasse quitte la Martinique avec 32 vaisseaux, et un grand convoi de plus de 100 navires de transport, il doit rejoindre la flotte espagnole composée de 12 vaisseaux et transportant 15 000 soldats, en vue de conquérir la Jamaïque.

Mis au courant,  la flotte anglaise composée de 36 vaisseaux commandée par les amiraux George Brydges  Rodney et Samuel Hood  qui n’ont pas digéré la défaite de Chesapeake et qui veulent leur revanche qui les attendent.

Le 9 avril, de Grasse ordonne au convoi se réfugier en Guadeloupe et fait mettre ses navires en ordre de bataille pour couvrir leur repli.

Les deux flottes se trouvaient alors sous le vent de l’île de la Dominique. Tout d’abord, 8 navires de l’avant-garde anglaise engagèrent 15 bâtiments français, les français rompirent le contact pour couvrir la retraite du convoi.

Pendant les deux jours qui suivirent, les deux escadres se jaugent en réparant les dégâts du premier affrontement.

Le 12 avril, l’amiral Rodney attaqua les 32 navires français avec ses 36 bâtiments.

Voici un résumé du combat et les principales causes de la défaite de l’amiral de Grasse.

combat des saintes

La ligne de bataille en ligne de file était organisée comme suit:

– en avant-garde l’escadre commandée par Bougainville,

– au centre l’escadre commandée par de Grasse,

– en arrière garde l’escadre commandée par Vaudreuil.

1782 combat naval des saintesCertains bâtiments moins rapides, moins manœuvrant avec des avaries, tardèrent dans les changements de cap ordonnés en laissant des brèches dans la ligne de bataille.

De Grasse ordonna un repli général mais ses ordres furent mal interprétés.

combat des saintes phase 2L’après-midi, lorsqu’un léger vent d’est se leva, la flotte française était entièrement disloquée.

phase 3 de la bataille des saintesLe « Ville de Paris », le « Languedoc », la « Couronne », « l’Éveillé » et le « Sceptre » furent  pris en tenaille entre les vaisseaux de Rodney et Hood et subirent les bordées dévastatrices des vaisseaux anglais

comat des saintes phase3Le « César », vaisseau de 74 canons, commandé par le capitaine de vaisseau  Marigny fut capturé par les Anglais.

la fin du cesarLe « César » avait entre autre rôle celui de pourvoyeur de tafia pour toute l’escadre et que l’équipage de prise qui en avait largement profité fut incapable de réagir promptement au moment de l’incendie.

Le tafia encore appelé  eau de vie de canne, guildive ou « tue diable » en Martinique est un rhum fermenté et distillé sur place (rhum « z’ habitant »).

Le tafia était utilisé sur les vaisseaux en tant que désinfectant des blessures par les chirurgiens des bords. Il avait aussi d’autres utilisations comme celle de donner du courage avant les combats, récompenser les  plus valeureux et parfois tout l’équipage pour sa vaillance dans l’action : « la double à l’équipage ».

j’ai entendu,  plus récemment dans les cuisines des navires le terme de « ratafia »

Cinq vaisseaux de l’escadre française furent capturés par les anglais (le « Ville de Paris », le « César », le « Glorieux »,« l’Ardent », et « l’Hector »).

Le reste de la flotte française rejoignit la flotte d’invasion près du Cap des Français.

Bien qu’elle fût composée d’un total de 40 vaisseaux avec les escadres des amiraux Bougainville, d’ Espinouse, de Vaudreuil, de Chabert, les vaisseaux rescapés de l’escadre de de Grasse et ceux de l‘escadre espagnole, l’invasion de la Jamaïque n’eut pas lieu.

Suite à cette défaite navale, de Grasse accusa certains de ses adjoints et certains capitaines de vaisseaux en protection du « Ville de Paris » de l’avoir abandonné. Bougainville qui s’est très vite retiré du combat avec son escadre sans même essayer de porter secours à l’escadre était considéré par lui comme le principal responsable de cette débâcle. Les récits et les plans de la bataille semblent lui donner raison.

Un Conseil de Guerre eu lieu plus tard à Lorient en mai 1784. De Grasse fut acquitté mais disgracié et sa carrière brisée. Bougainville et les autres amiraux, Vaudreuil et d’ Espinouse, ayant les faveurs royales, n’eurent que de simples remontrances.

de grasse bougainville rodneyle vaisseau « l’Éveillé » ou officiait Yann de Langoguen, parvint à s’échapper de la tenaille anglaise et réussit à rejoindre le reste de l’escadre de Vaudreuil qui filait au vent arrière vers l’ouest.

Le débarquement en Jamaïque étant avorté, l’escadre mis le cap vers l’Est direction Brest ou elle arriva fin aout 1782.

Le « Ville de Paris » et le « Glorieux » sombrèrent au milieu de l’océan Atlantique durant leur  transfert vers la Grande Bretagne en septembre 1782.

L’ « Éveillé », compte tenu des avaries subies durant la bataille des Saintes,  arriva à quai dans la rivière la Penfeld en septembre 1782.

Brest au 18 iemeLa frégate amarrée à  quai du côté Recouvrance , Yann mis son sac à terre trop heureux de s’en être sorti indemne et de pouvoir revoir sa chère Bretagne plutôt que les pontons de la Tamise ou de nombreux officiers dont de Grasse et marins se trouvèrent prisonniers .

Après avoir effectué différentes démarches au château de Brest, siège de l’amirauté, Yann rejoint le bourg de Recouvrance, le quartier de Saint-Pierre du côté de Laninon pour y trouver de quoi se loger, dans l’attente d’une nouvelle affectation. Celle ci ne saurait tarder car la marine royale était en déficit de marins suite aux pertes importantes de la campagne d’Amérique  et le fâcheux épisode des Saintes.

plan de BrestIl espérait dans son for intérieur, un poste de « second de frégate » ou celui de « premier lieutenant » sur un vaisseau.

Au cours d’une promenade au fin fond de la rivière Penfeld il fut impressionné par  les bâtiments du bagne construit par Antoine Choquet de Lindu. Avec plus de 250 mètres de longueur ils dominaient majestueusement  la rive droite de la Penfeld.

Il aperçut des bagnards aux bonnets rouges, enchainés les uns aux autres qui se dirigeaient en file indienne vers Pontaniou. Ils devaient travailler au creusement et à la construction des bassins de radoub pour les carénages des navires.

A son retour, il trouva un pli venant de l’amirauté glissé sous sa porte. Cette missive l’enjoignait de se rendre au château le plus rapidement possible, ce qu’il fit avec une pointe d’excitation.

En passant la Penfeld, il aperçût une grande effervescence sur des vaisseaux à quai. Il reconnut certaines de ces grosses unités comme le « Bretagne » et « l’Invincible » avec derrière eux, le « Majestueux » tous les trois armés de 110 canons sur trois ponts batteries.

bretagne 2Plus loin sur la Penfeld, les vaisseaux de 74 canons : « l’Actif », le « Robuste » et le « Suffisant » et plus loin « l’Indien » de 64 canons.

Arrivé au château, il est aussitôt reçu par l’officier chargé des affectations avec à ses côtés d’autres officiers supérieurs qui supervisent le choix des officiers qui seront sous leurs ordres sur les vaisseaux de l’escadre.

Yann se voit proposer un poste de premier lieutenant sur le vaisseau de 110 canons  « l’Invincible ». Un des officiers supérieur présent vient lui serrer la main en, lui disant : « bienvenu à bord ! ». Cet officier qui lui souhaite un bon embarquement n’ est autre que Toussain-Guillaume Picquet le commandant du vaisseau « l’Invincible » et le chef de l’escadre qui se préparait à partir en mission.

Toussaint Guillaume Picquet baron de la Motte était né à Rennes en 1720. C’était un excellent marin qui s’était distingué au cours des nombreuses campagnes auxquelles il avait participé, en particulier comme commandant du « Robuste » dans l’escadre du vice-amiral Destaing durant la guerre d’indépendance des États-Unis. il n’y avait que des compliments à son encontre: « La marine française n’a pas compté d’officiers plus intrépides ni plus habiles que le comte de Lamotte-Picquet. […] Les deux mondes furent témoins de ses exploits. Dans ses luttes fréquentes et obstinées avec la marine anglaise, il remporta des avantages dont quelquefois ses ennemis même l’envoyèrent féliciter. […] Pendant la guerre d’Amérique, il fut toujours en mer, toujours les armes à la main : la paix seule mit un terme à ses fatigues ».

Yann sortit du bureau, réjouit de se retrouver sous les ordres d’un aussi bon marin. Il regagnât les quais d’un pas alerte empressé d’embarquer sur « l’Invincible ».

Il regagnât les quais de la Penfeld d’un pas alerte, empressé et excité d’embarquer sur « l’invincible ».

Construit à Rochefort en 1780, ce vaisseau de 2600 tonnes avait une longueur de près de 60 mètres, une largeur de 16 mètres pour un tirant d’eau de plus de 8 mètres. Son équipage était composé de 19 officiers, de plus de 1200 hommes marins et hommes de troupe.

Sur le majestueux vaisseau de trois ponts, amarré au pied du château, une activité intense régnait sur le pont et le long du bord. L’avitaillement du navire se faisait dans le plus grand désordre ponctué des coups de sifflet et des cris des boscos qui hurlaient leurs ordres  aux marins.

Il gravit la coupée, salua le pavillon et se présenta à l’officier de quart.

Les présentations faites, il fut dirigé vers ses quartiers et la cabine qui lui était allouée. Après avoir rangé ses affaires il monta sur le pont  principal pour prendre ses repères sur l’imposant  vaisseau.

Le temps s’écoula rapidement pendant les jours qui suivirent tant les préparatifs du départ étaient intenses.

Yann fut chargé de réparer les cartes  pour la mission qui devait se dérouler au sud de l’Espagne aux alentours du détroit de Gibraltar.

Par un beau matin début septembre 1782, l’escadre appareilla en bon ordre vers le Goulet. Les frégates en avant-garde suivies des vaisseaux dans l’ordre bien établi d’ancienneté de leurs  commandants. « l’Invincible » appareilla le dernier.

La navigation dans le Goulet de Brest se fit en ligne de file. Passé le raz de sein, les ordres de l’amiral donnés par signaux, la flotte s’organisa en trois divisions, une avant-garde avec le « Royal Louis » dont le commandant était le chevalier de Beausset, chef de division, une division centrale avec le navire amiral « Invincible » et le « Bretagne » et une arrière garde avec le « Majestueux ».

Après plusieurs jours de navigation avec un vent favorable dans le golfe de Gascogne l’escadre après avoir passé le cap Finistère arrive au sud de l’Espagne

Depuis 1779, une flotte franco espagnole de Luis de Cordoba, forte de 30 vaisseaux sous le commandement de Luis de Cordoba et 12 navires français sous les ordres du comte de Guichen effectuait le blocus de Gibraltar.

Howe CordobaLe 11 octobre 1782, l’amiral Richard Howe, avec une flotte composée de 38 vaisseaux,  réussi à forcer le blocus et à ravitailler la garnison anglaise avec plus de 180 navires de  transport. Son entreprise couronnée de succès, il se retire avec toute son escadre cap à l’ouest.

Les vaisseaux espagnols, trop lents ne peuvent les rattraper.

L’escadre de la Motte Picquet, qui venait d’arriver au large du cap Trafalgar mit aussitôt le cap au sud toutes voiles dehors pour intercepter l’escadre anglaise.

cap spartelLe 20 octobre, en fin d’après-midi, l’arrière garde britannique est rejointe par « l’Invincible » et les vaisseaux français  et  le vaisseau espagnol « le San Isidro » devant le cap Spartel.

Le « Ras Spartel » (cap Spartel) est situé sur les côtes marocaines à l’ouest du port de Tanger et à 23 nautiques au sud du cap Trafalgar.

Le combat s’engage, mais Howe refuse d’exposer plus longtemps ses navires. Considérant qu’il a accompli sa mission, Il prend le large.

Les pertes sont sensiblement égales de part et d’autres, une cinquantaine de tués et entre 200 et 300 blessés.

A son retour, Howe se verra réprimandé par l’amirauté britannique pour son manque de combativité devant un adversaire inférieur en nombre.

Ce combat, sans vaincu ni vainqueur, sera considéré comme le dernier des affrontements entre les flottes françaises et britanniques impliquées dans la guerre d’indépendance des États-Unis. Le siège de Gibraltar est levé.

L’escadre de la Motte-Picquet met le cap au nord en route vers la Bretagne.

Après quelques escales sur le retour, la flotte arrive à Brest en avril 1783.

La Motte Picquet est couvert d’honneur pour sa longue et prestigieuse carrière dans la royale, les éloges ne manquent pas :

« Il fut le digne émule des braves commandants à qui la France avait confié l’honneur de son pavillon. Il fit la guerre d’Amérique avec de Grasse, d’Estaing, Suffren, Ternay, Guichen et quelques autres dont l’histoire a consacré les noms ».

Yann mit une fois de plus son sac à terre. La guerre maritime terminée, qu’allait t-il devenir, les embarquements se faisant plus rare dans la « Royale ».

Il lui restait deux ans à effectuer dans la marine du « Roy » pour obtenir sa modeste pension d’officier de marine.

S’il n’y avait pas de poste embarqué pour lui, Il envisageait un poste à terre à Brest ou une affectation sur un navire marchand.

Un mois plus tard, la chance frappa à sa porte sous la forme d’un pli venant de l’Intendant du port. On lui proposait un poste à l’école des gardes de la marine de Brest.

Cette école avait été créée par Richelieu en 1627 pour former les futurs officiers de la marine. Elle était située dans les « vieux magasins » au fond de la Penfeld. Le bâtiment comportait quatre salles de cours pour les différentes matières enseignée (hydrographie, arithmétiques et géométrie). Les cours étaient complétés par des exercices embarqués (gréements, manœuvres, et canonnage).

Il se présenta le lendemain dans le bureau du commandant du port qui lui signifia son affectation comme capitaine en second de l’école des gardes de la marine.

Les journées à l’école se déroulent rapidement entre les cours théoriques et pratiques. Yann prend son travail à cœur en s’investissant pleinement dans la formation des élèves.

A partir du mois d’avril, les beaux jours arrivant, toute la promotion embarque sur les vaisseaux pour les exercices à la mer.

L’année 1786 fut celle de la dernière promotion des gardes, celle ci devant être remplacée par une formation spécifique d’officier de la marine.

Le remplacement ne se fit que bien plus tard, en 1830 quand l’ école des gardes de la marine devint l’École navale d’après l’ordonnance du 1er novembre 1830 : « L’expérience ayant justifié les espérances qu’on avait conçues du système actuellement suivi pour compléter l’instruction théorique et pratique des jeunes gens qui se destinent à la marine, nous avons jugé à propos de pourvoir définitivement à la régularisation de ce système. En conséquence, et sur le rapport de notre ministre, secrétaire d’État de la marine et des colonies, nous avons ordonné et ordonnons : Art. 1er L’école établie à Brest sur le vaisseau « l’Orion », par décision du 7 mai 1827, portera le nom d’École navale».

Les cours n’étaient pas dispensés à terre, mais sur d’anciens vaisseaux reconvertis dont le premier fut « l’Orion », un vaisseau de 74 canons puis sur le « Borda » un vaisseau de 110 canons ex « Commerce de Paris ». Depuis les élèves de l’École Navale sont dénommés « les bordaches ».

bordaEn décembre 1787, Yann fut promu au grade de Capitaine de Frégate, Il fit aussitôt valoir ses droits à pension.

Les formalités effectuées, Yann quitte Brest, reprend la route du sud vers le pays bigouden, à « beg ar pich » (tout au bout de la pointe) dans le petit hameau de « lez Koulyn » ou il retrouve le penty familial posé sur les rochers près de la petite grève de Langoguen.

lesconil maison porz riagat_0001A quarante ans une nouvelle vie et de nouvelles aventures commençaient pour lui.

A bientôt sur le site pour un nouvel épisode de Yann dans le « misainier de Porzh Riagat »

porzh riagat

Jean Claude Quideau

2 réflexions au sujet de « Yann de Langoguen pilotin sur le « Fantasque » »

  1. Ce récit, petite page de l’implication de « la Royale » dans la guerre d’indépendance des États-Unis, est romancé.

    C’est aussi un hommage aux personnages principaux qui ont marqués l’histoire de la marine du 18 ième siècle.
    D’autres personnages servent de fil rouge au récit.
    Toute ressemblance avec certaines personnes ne serait que pure spéculation…

    La France,le roi, la Marine, les marins et les soldats français ont joués un rôle prépondérant dans la quête des patriotes (insurgents) américains pour leur indépendance .

    Jean Claude Quideau

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